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Thomas CORNEILLE
(Rouen, 20 août 1625 - Andelys, 8 décembre 1709)



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Deux frères très unis

Fils d’un maître particulier des eaux et forêts en la vicomté de Rouen, Pierre et Thomas Corneille font partie d’une famille de six enfants. Thomas, né le 20 août 1625 à Rouen, est de dix-neuf ans le cadet de Pierre. Tous deux suivent leurs études au collège des jésuites de Rouen. Thomas quitte ce collège en 1643 et entre à l’Université de Caen pour étudier le droit.
Le 21 octobre 1649, il est reçu avocat. Il exerce alors quelque temps au Parlement de Normandie, mais sa passion pour le théâtre se fait de plus en plus dévorante, et rapidement il décide d’abandonner le droit pour se consacrer entièrement à l’écriture.
Cet amour du théâtre lui vient principalement de son frère Pierre, devenu son tuteur à la mort de leur père en 1639.
Pierre le conseille et le guide tout au long de ses études, et l’influence ainsi énormément. Cette ascendance de l’aîné sur le cadet aura beaucoup de répercussions positives. Les deux frères deviennent en effet inséparables.
En 1650, Thomas épouse même la sœur de la femme de Pierre, Marguerite de Lampérière, de quatre ans et demi son aînée. De fait, dans leur mode de vie, les deux hommes restent très proches : ils vivent dans le même logement, ils ont le même nombre d’enfants, et les deux familles s’épanouissent dans une atmosphère sereine et heureuse.
En vérité, dès cet instant, l’ardeur littéraire de Pierre ne pouvait que se développer aussi chez Thomas.


Le modèle espagnol : la comédie

Thomas Corneille débute au théâtre avec des comédies inspirées des auteurs espagnols comme Calderón ou don Fransisco de Rojas. A l’Hôtel de Bourgogne sont représentées successivement Les Engagements du hasard (1647) et Le Feint astrologue (1648), comédies inspirées de Calderón.
Une nouvelle comédie est jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1650 : Don Bertrand de Cigarral imitée cette fois-ci de Fransisco de Rojas. Cette pièce surpasse les précédentes. Elle sera régulièrement jouée par la troupe de Molière de 1659 à 1661 et le public lui accordera encore sa faveur en 1685. L’Amour à la mode jouée en 1651, est une adaptation originale d’une pièce d’Antonio de Solis.

Vers un genre prestigieux : la tragédie

A partir de 1653, Thomas Corneille va se tourner vers de nouveaux genres théâtraux. Il se lance tout d’abord dans une comédie pastorale avec Le Charme de la voix. La pièce ne remporte aucun succès, l’intrigue est jugée trop compliquée.
Puis en 1654, il entreprend une tragi-comédie pour laquelle il est en concurrence avec Scarron et l’abbé Boisrobert. Il est le premier à terminer la pièce qu’il intitule Les Illustres ennemis. L’œuvre est reçue chaleureusement par le public de l’Hôtel de Bourgogne. La Dédicace de cette pièce comme celle de Bérénice (1657) met en valeur la facilité dont bénéficie Thomas Corneille pour manier le beau langage.
Cette maîtrise de la langue le rend populaire au sein de la société des Précieuses dont il fréquente les salons et dans lesquels il fait preuve de subtilité. Il prend part aux discussions de morale amoureuse et va même jusqu’à composer des madrigaux et des lettres galantes pour le plaisir des « mondaines ».
La fréquentation régulière des salons influence son travail et lui apporte surtout un grand succès.

Il revient ponctuellement à la comédie en 1655 avec Le Geôlier de soi-même, qui remporte un réel triomphe. Elle sera d’ailleurs toujours jouée au XVIIIe siècle sous le titre de Jodelet Prince.

Mais c’est avant tout dans la tragédie que veut se lancer le jeune Corneille. Or son frère Pierre est malade et il ne travaille plus pour le théâtre depuis 1653. Malgré l’affliction que ressent alors Thomas, il se rend compte qu’il y a dès lors un vide littéraire à combler dans la création de tragédies et il décide de se lancer dans ce genre prestigieux.
C’est ainsi que naît Timocrate, tragédie d’inspiration antique qui répond parfaitement au goût du public. L’intrigue est compliquée à souhait, les sentiments sont raffinés jusqu’à l’invraisemblance, le romanesque s’y répand fastueusement et surtout la pièce connaît une fin heureuse. Elle est le type même de la tragédie précieuse qui remporte l’engouement du public.
Timocrate est représentée pour la première fois sur la scène du Marais. Le roi y assiste, Thomas lui est présenté, ce dernier obtient la protection du roi ainsi que celle du Duc de Guise, et de Fouquet. Cette pièce est interprétée pendant près de six mois à salle comble, soit quatre-vingts représentations consécutives, c’est-à-dire mieux que son frère, mieux que Racine ou Molière. Fort de ce succès, Thomas Corneille va donc produire une série de tragédies plus ou moins bien accueillies. Bérénice, inspirée du Grand Cyrus de Mme de Scudéry, est donnée en 1657.
L’année suivante La Mort de l’empereur Commode est jouée au Marais, c’est un triomphe auquel le roi vient à nouveau assister.
L’année 1659 est marquée par Darius, tragédie qui remporte la faveur des spectateurs. C’est aussi l’année du retour de Thomas Corneille à l’Hôtel de Bourgogne ; mais c’est surtout le retour de Pierre Corneille sur la scène. P. Corneille a pour cela suivi les encouragements de Fouquet qui lui avait proposé de choisir parmi trois sujets : Œdipe, Camma, et Stilicon.
Pierre choisit le premier, Thomas les deux suivants. Les deux pièces sont respectivement représentées pour la première fois les 28 janvier 1661 et 27 janvier 1660. Le succès de ces deux dernières pièces est tel que les acteurs manquent de place pour jouer.

De 1661 à 1670, plusieurs pièces vont être données : Pyrrhus, Roi d’Épire (fin 1661), Maximian (février 1662), Persée et Démétrius (décembre 1662), Antiochus (1666). Laodice (février 1668) et Le Baron d’Albikrac, deux réussites auprès du public, sont mises en scène la même année. Le Galant doublé, comédie, est donnée en 1669.
A la fin de la même année, l’échec rencontré par La Mort d’Hannibal (novembre 1669) et La Comtesse d’Orgueil est le signe d’un changement prochain dans le goût du public.

Thomas Corneille et la troupe de Molière

En premier lieu, le changement intervient dans la vie même des deux frères Corneille qui quittent Rouen pour s’installer à Paris dès 1662. De 1673 jusqu’à 1681, ils vivent dans le même logement rue de Cléry. Puis ils se séparent : Pierre s’installe rue d’Argenteuil, Thomas rue du Clos-Georgeot.

Sur la scène théâtrale, le genre cornélien ne fait plus recette. C’est pourquoi Thomas Corneille se tourne vers Racine alors très acclamé. En quarante jours seulement, il rédige une tragédie mythologique Ariane (1672), un véritable chef-d’œuvre. Suivront Théodat (fin 1672) et La Mort d’Achille (1673), tragédies peu remarquées.

Mais en 1673, Molière meurt et laisse une troupe d’acteurs orpheline. Elle a besoin d’auteurs. Thomas Corneille est choisi. La troupe de Guénégaud est ainsi formée, ayant également en son sein les meilleurs acteurs du Marais. Le Festin de pierre, interprétée en 1673, est une adaptation en vers de la pièce de Molière Dom Juan, composée sur la demande de la veuve de ce dernier en « purgeant certaines choses qui blessaient la délicatesse des scrupuleux » (Thomas Corneille), mais tout en restant très près de l’original. Elle est suivie d’une comédie romanesque Dom César d’Avalos (1674).
En mars 1675 a lieu la première représentation de Circé, une pièce à machines qui se situe entre l’opéra et la tragédie. Les machines et décors sont mobiles : les plantes fleurissent, les montagnes s’élèvent, les statues s’animent et s’envolent, les jardins se transforment en rochers sur lesquels s’abattent les flots : c’est une scène pleine de magie qui évolue sous les yeux du public. L’œuvre est un véritable triomphe. Thomas Corneille réitère l’expérience quelques mois plus tard avec L’Inconnu à l’automne 1675. Cette comédie va connaître le succès pendant plus d’un siècle. Par contre, Le Triomphe des Dames, joué le 7 août 1676, ne remportera pas la faveur du public.

Dans la même période, Racine échoue avec Phèdre, ce qui laisse un champ ouvert pour Thomas Corneille. Il revient donc à la tragédie avec Le Comte d’Essex (1678), qui soulève l’engouement des spectateurs. Par la suite, il collabore avec Lulli : en sont issus Psyché (à laquelle participe également Fontenelle) et un opéra, Bellérophon, très brillant, qui sera remis en musique en 1773 par Berton et Grenier.

L’année 1680 marque la fin de la carrière de Thomas Corneille. Même s’il continue à écrire, il ne compte plus parmi les grands auteurs du théâtre français. Seront tout de même représentées : La Pierre philosophale (1681) jugée trop mystérieuse, une comédie de mœurs, L’Usurier (1685), Le Baron des Fondrières (1686), un drame lyrique, Médée (1693) avec la musique de Marc-Antoine Charpentier, une tragédie, Bradamante (1695), une comédie, Les Dames vengées (1695). Seule la dernière pièce citée connaît un succès éphémère.

Du théâtre à la gazette

Son théâtre n’étant plus sollicité, Thomas Corneille autrement appelé le « Sieur de Lisle » en fonction d’un souvenir familial, va se tourner vers d’autres activités. Sous l’impulsion de son ami Donneau De Visé avec lequel il écrit en 1679 une pièce à succès La Devineresse (quarante-sept représentations successives), il collabore dès 1677 au Mercure galant, gazette créée en 1672. Cette revue, autorisée par un privilège du roi du 15 février 1672, se fait le témoin des principaux événements de la ville et de la cour. Dès lors paraît à la fin de chaque mois un numéro de plus de deux cents pages qui assure une rente à Thomas Corneille, propriétaire de la gazette au même titre que Donneau De Visé alors malade.

Thomas successeur de Pierre à l’Académie

1684 est une année tragique pour Thomas Corneille : son frère Pierre meurt. Thomas en est très affligé. Mais Pierre Corneille disparu, c’est un siège de vide à l’Académie française. Il est donc naturel que ce soit Thomas qui prenne cette place. Ainsi, il est élu à l’unanimité le 2 janvier 1685. Il est reçu par Racine qui prononce ces mots : « Vous auriez pu mieux que moi rendre à Pierre Corneille les honneurs qu’il mérite, si vous n’eussiez appréhendé qu’en faisant l’éloge d’un frère avec qui vous aviez tant de conformité, il ne semblât que vous fissiez votre propre éloge. C’est cette conformité que nous avons tous eue en vue, lorsque tout d’une voix, nous vous avons appelé pour remplir sa place ».
Thomas Corneille est un académicien modèle. Il va prendre une part active aux travaux du Dictionnaire de l’Académie. Mais la prestigieuse assemblée est secouée par des divergences entre les partisans des Anciens et ceux des Modernes : commence alors la querelle des Anciens et des Modernes. Thomas Corneille penche davantage vers Perrault et Charpentier que vers Racine et Boileau. Dans cette mouvance, il subit les violentes attaques de La Bruyère, partisan des Anciens, auquel il s’oppose en faisant élire à l’Académie à une grande majorité Fontenelle, partisan des Modernes. La Bruyère n’est élu quant à lui que deux ans après. Or dans sa harangue d’investiture, il émet des restrictions quant à Pierre Corneille, ce qui blesse au plus profond Thomas qui se déchaîne à travers les lignes du Mercure galant : « L’ouvrage de M. de la Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu’il a une couverture et qu’il est relié comme les autres livres… Il n’y a pas lieu de croire qu’un pareil recueil, qui choque les bonnes mœurs, ait fait obtenir à M. de la Bruyère la place qu’il a dans l’Académie ».
La Bruyère répond en parlant « d’injures grossières et personnelles » à son égard. Il présente Thomas Corneille et Donneau De Visé comme de « vieux corbeaux », des « oiseaux lugubres ». Thomas, excédé par ces violences verbales, décide de ne pas y répondre. Le 4 août 1694 la querelle des Anciens et des Modernes cesse, Perrault se réconciliant avec Boileau, Corneille avec La Bruyère.

Thomas Corneille lexicographe

S’il prend une part active aux travaux du dictionnaire, c’est aussi parce qu’il est un passionné de la langue. Il a entre autres publié, avant d’être académicien, une édition critique des Remarques de Vaugelas, ce « témoin du bon usage ».
Il réitère sur le sujet en 1687, en faisant paraître des notes intitulées Notes de M. Corneille sur les Remarques de M. de Vaugelas, suivant le sentiment du Père Bouhours et de messieurs Chapelain et Ménage, avec les Remarques mêmes, en deux volumes, format in-12°.

D’autre part pour faire pièce au Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts… d’Antoine Furetière, l’Académie charge Thomas Corneille de la rédaction d’un dictionnaire traitant de tous les termes de sciences et d’arts. C’est ainsi que paraît le 11 septembre 1694 le Dictionnaire des termes d’arts et des sciences en supplément au Dictionnaire de l’Académie.

Dans une autre perspective, il se consacre jusqu’en 1697, à une traduction des Métamorphoses d’Ovide, dont la première partie est donnée en 1669-1672. Puis vers 1702, il donne une Traduction des fables d’Ésope et de Philelphe, enrichie de discours moraux et historiques et de quatrains à la fin de chaque discours.
Entre temps, il est élu à l’Académie des inscriptions et des belles-lettres, mais sa plus grande préoccupation reste néanmoins la rédaction d’un Dictionnaire universel géographique et historique (1708) commencé en 1694. C’est une œuvre de grande envergure qui lui a demandé « plus de quinze années d’un travail très assidu et presque sans aucun relâche » (Préface du Dictionnaire universel géographique et historique). Il espère ainsi percevoir de quoi subvenir à ses dépenses.

Par contre, vers 1700, il cesse de collaborer au Mercure galant. Il se prive ainsi d’une de ses principales ressources financières d’autant plus qu’il est dans une gêne profonde due au coûteux mariage de sa fille avec Fontenelle. Devenu aveugle, il obtient le titre de vétéran, créé spécialement pour lui par l’Académie française, ce qui le décharge, à partir de 1705 de toute obligation. Malgré tout il continue à classer les documents recueillis pour le dictionnaire, il dirige l’impression et corrige même les premiers tirages grâce à l’aide d’un lecteur.
Dès l’achèvement des travaux du dictionnaire vers 1708, il se retire aux Andelys dans la maison héritée de sa femme, mais il est toujours harcelé par les créanciers. Le 8 décembre 1709, meurt celui qui était surnommé « l’honnête homme ».

Même si des deux, c’est Pierre Corneille qui a eu le droit à la postérité, il ne faut pas omettre le travail considérable fourni par Thomas Corneille qui a écrit plus de quarante ouvrages de toutes sortes, faisant preuve de compétences diverses telles que journaliste, grammairien, historien, géographe, homme de science et surtout homme de théâtre. Voltaire dira de lui : « Le cadet n’avait pas la force et la profondeur du génie de l’aîné ; mais il parlait sa langue avec plus de pureté, quoique avec plus de faiblesse. C’était un homme d’un très grand mérite, et d’une vaste littérature ; et si vous exceptez Racine, auquel il ne faut comparer personne, il était le seul de son temps qui fût digne d’être le premier au-dessous de son frère ».



Carine Timmerman