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· Concept

  • concept. Terme de philosophie. Résultat de la conception, chose conçue.

675. IMAGINER, ENTENDRE, CONCEVOIR. Il y a une grande différence entre imaginer le triangle et entendre le triangle. Imaginer le triangle, c’est s’en représenter un d’une mesure déterminée et avec une certaine grandeur de ses angles et de ses côtés ; au lieu que l’entendre, c’est en connaître la nature et savoir en général que c’est une figure à trois côtés, sans déterminer aucune grandeur ni proportion particulière, Bossuet, Connaiss. I, 9.

676. ENTENDRE, OUÏR. Ces deux mots, très différents dans l’origine, sont complètement synonymes aujourd’hui. Ouïr était le mot propre, peu à peu écarté par entendre qui est le mot figuré. Ouïr c’est “percevoir par l’oreille” ; entendre c’est proprement “faire attention” ; l’usage seul lui a donné le sens détourné d’ouïr. La seule différence qu’il y ait, c’est que ouïr est devenu verbe défectif et d’un usage restreint. Quand le sens peut être louche, il faut, sans hésiter, employer ouïr. Ainsi ce mot de Pacuvius sur les astrologues : Magis audiendum quam auscultandum censeo, se traduira par : “Il vaut mieux les ouïr que les écouter”. Entendre ferait un contresens.

677. ININTELLIGIBLE, INCONCEVABLE, INCOMPRÉHENSIBLE. Le premier se sépare nettement des deux autres : être inintelligible est toujours un défaut ; l’inintelligibilité est non pas dans la faiblesse ou l’incapacité d’esprit de celui à qui l’on parle, mais dans la mauvaise manière de présenter la chose. Il n’en est pas de même d’inconcevable et d’incompréhensible ; là la faute n’est plus à la manière, elle est à nous : avec cette nuance cependant, que ce qui est inconcevable “surpasse le pouvoir que nous avons de concevoir, d’imaginer”, tandis que ce qui est incompréhensible “ne peut pas être saisi, embrassé par l’intelligence”.

678. ININTELLIGIBLE, INCOMPRÉHENSIBLE. Ce qui est inintelligible, l’est par un vice qui est dans la chose, ce qui est incompréhensible l’est par une faiblesse de notre esprit qui ne peut pas y atteindre ; cette différence est clairement indiquée dans l’exemple suivant : Ce mot inintelligible renferme beaucoup de venin : on dit d’une chose obscure et respectable, des mystères de la religion par exemple, qu’ils sont incompréhensibles, mais un homme religieux ne dira point qu’ils sont inintelligibles, Voltaire, Facéties, la Prière universelle, 2.

679. ENTENDRE, CONCEVOIR, COMPRENDRE. Entendre et comprendre signifient “saisir le sens” ; ce qui les distingue de concevoir qui signifie “embrasser par l’idée” : j’entends ou je comprends cette phrase ; (et non je la conçois). Au contraire dans le vers de Boileau : Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, entendre ou comprendre ne conviendrait pas. La nuance est autre entre comprendre et entendre. Au fond, l’idée d’entendre est de “faire attention à, être habile dans”, tandis que celle de comprendre est “prendre en soi” : j’entends l’allemand, “je le sais, j’y suis habile” ; je comprends l’allemand dirait “moins”. D’un autre côté, pour une démonstration, comprendre est le mot propre.

680. INCONCEVABLE, INCOMPRÉHENSIBLE. Ces deux mots sont synonymes, sauf qu’incompréhensible est plus usité qu’inconcevable dans le sens de : “qui dépasse la portée de l’esprit humain” ; et qu’inconcevable est plus usité qu’incompréhensible .

681. CLAIREMENT, DISTINCTEMENT. On voit clairement un objet toutes les fois qu’il est “assez éclairé pour qu’on puisse le reconnaître en général” ; on ne le voit distinctement que lorsqu’on approche d’assez près pour en “distinguer toutes les parties”.

682. FINESSE, SUBTILITÉ. La subtilité de l’esprit est la “finesse poussée à l’excès” et devenue un défaut.

683. FINESSE, PÉNÉTRATION. La pénétration “perce les choses difficiles”, obscures. La finessediscerne les choses fines” et qui échappent facilement à la vue.

684. DIFFÉRENCE, DIVERSITÉ. Étymologiquement, la différence est ce qui est “écarté, séparé” ; la diversité est ce qui est “tourné de plusieurs côtés”. De là résulte que la différence est relative à des objets que l’on compare, tandis que la diversité peut être relative à un seul et même objet. Deux hommes offrent des différences ; un même homme offre de la diversité. L’homme est divers, dit Montaigne ; si on avait voulu exprimer la même idée avec différent, il aurait fallu y donner un complément et dire : différent de lui-même.

685. DIFFÉRENCE, DISPARITÉ. La disparité se dit d’objets qui ne sont “pas pareils”, qui n’offrent point de parité. Ce mot est donc plus fort que différence, qui se borne à indiquer qu’il y a des points où ces objets diffèrent. La différence de ces deux propositions est légère. La disparité de ces deux propositions est complète.

686. DIFFÉRENCE, VARIÉTÉ. La variété est ce “qui varie”, ce qui présente un ensemble de formes non semblables. La variété des visages humains se caractérise par certaines différences.

687. DISPARATE, CONTRASTE. Un contraste est agréable, une disparate est toujours choquante ; en général, on peut appeler disparate une “opposition trop forte et trop tranchante” ; et contraste, une “opposition délicate qui ne produit qu’une surprise modérée” et un sentiment plus doux et plus profond que violent, Contesse de Genlis, Leçon d’une gouvernante, t. II, p. 397.

688. ASSEMBLER, JOINDRE, UNIR. Mots qui expriment l’idée de “rapprocher”. Assembler veut dire “mettre ensemble ce qui est épars” ; joindre, “rapprocher de manière que les choses se touchent” ; unir, “joindre de manière qu’elles soient liées, attachées, qu’elles ne puissent plus se séparer”. De là découlent les emplois dans le sens figuré.

689. ADHÉRENT, ATTACHÉ, ANNEXÉ. Une chose est adhérente à une autre naturellement, par une disposition naturelle : l’écorce est adhérente au bois. Une chose est attachée à une autre par des liens indépendants et étrangers : les voiles sont attachées au mât. Une chose est annexée à une autre par une simple jonction morale, effet de la volonté et de l’institution humaine : pays annexé à la France ; acte annexé à la minute ; le sacerdoce auquel la royauté était annexée.

690. LIER, ATTACHER. Lier, c’est “passer un lien autour de quelque chose”. Attacher, c’est, comme l’indique la préposition à qui est dans ce mot, “fixer à, joindre à, par un lien” ; là est l’idée précise de chacun de ces deux mots : on lie un prisonnier ; on attache un chien. Au figuré, attaché à quelqu’un indique qu’“on a pour lui de l’attachement, qui peut n’être pas rendu” ; au contraire, lié avec quelqu’un indique une “relation réciproque d’amitié” ; l’idée essentielle de ces deux mots subsiste.

691. FAIRE ABSTRACTION, ABSTRAIRE. Faire abstraction, c’est “ne pas tenir compte de”. Abstraire, c’est “exécuter l’opération intellectuelle” par laquelle on isole, dans un objet, un caractère. On abstrait pour “généraliser” ; on fait abstraction de, quand on “n’a pas égard à ceci ou à cela”.

692. GÉNÉRAL, UNIVERSEL. Ces mots ne sont que partiellement synonymes ; car on dit un savant universel (et non un savant général). Général, d’après l’étymologie, se dit de ce qui “appartient au genre” ; universel, se dit de ce qui “appartient à l’universalité, à la totalité”. Aussi général est moins compréhensif qu’universel. Une opinion générale est l’opinion de la plupart ; une opinion universelle est l’opinion de tous.

693. ORDINAIRE, COMMUN. Dans ordinaire il y a, d’après l’étymologie, un “retour régulier et conformément à l’ordre”. Cette nuance n’est pas dans commun.

694. IDÉE, PENSÉE. L’idée est proprement la “représentation d’un objet dans l’esprit” ; la pensée est la “considération de cet objet dans l’esprit”. L’idée est l’élément ; la pensée est la combinaison de ces éléments.

 

 

Édition : Frédéric Glorieux (École nationale des chartes)